La dernière fois que j’ai parlé de ma mère, j’ai été convoquée au bureau du psychologue universitaire et j’ai pensé que c’était une procédure standard. Cela faisait déjà longtemps que je n’avais pas caché la question de mon enfance et j’étais bien mieux à même de m’accommoder de ce vide qu’avec toute forme de préoccupation écrasante, sans parler de la pitié.Après quelques questions d’usage, la psychologue s’était entretenue avec ma mère et j’étais à la fois fascinée et horrifiée de voir cette femme, dans l’ensemble parfaitement réfléchi et probablement compétent, déclencher à ce moment-là un authentique réflexe de Pavlov. Elle commençait à saliver avec tant de force et de cupidité qu’elle devait constamment aspirer ses mots avec de petits bruits de succion face auxquels je ne savais plus si je devais exploser de rire ou m’enfuir en hurlant. Je savais déjà que j’étais un cas, j’ai mesuré à ce moment-là à quel point il pouvait littéralement aiguiser l’appétit pour un professionnel de la santé mentale.Je me suis retrouvé dans le scène d’introduction de Blade Runner où le détective Holden demande à Leon de lui parler de sa mère. Depuis cet étrange affrontement où je suis resté partagé entre hilarité et consternation, j’ai tendance à éviter ce sujet précis avec soin et à vivre ma vie tranquillement.Ma mère ? Je vais vous parler de ma mère !Mais maintenant, que ce soit 10, 20 ans ou même un demi-siècle plus tard, vous finissez toujours par rattraper votre passé, d’une manière ou d’une autre, et ensuite vous devez y faire face, que cela vous plaise ou non.Dans ce cas, il s’agit pour moi d’une lettre du conseil départemental qui m’a été déposée auprès du maire de mon microbled. Le diable se cache toujours dans les détails : l’enveloppe, non scellée, contient un formulaire d’obligation alimentaire pour ma mère. C’est à la mairie de mon domicile de l’instruire et donc, cela implique de me convoquer et de me demander de bien vouloir déballer ma vie privée et mon histoire pour remplir ce joyeux formulaire. Pour la discrétion sur mon historicité, j’ai l’impression que je vais être habillée pendant plusieurs hivers. Je n’ai pas honte de mon passé. Mais juste que je vis beaucoup mieux dans le présent.
Les maisons de retraite
Trente ans après la mise sous tutelle de ma mère, l’administration refait surface. Cette fois, on me rappelle à l’ordre parce qu’il ne reste plus rien sur les comptes : tout a fondu en six ans dans un établissement pour personnes âgées. L’argent s’évapore vite dans ces lieux où l’on promet à nos aînés sécurité et soins, mais où le quotidien, souvent, n’a rien d’un havre.
Chacun a entendu parler de ces établissements où la dignité des résidents s’efface derrière les impératifs budgétaires. Les grèves et appels à l’aide du personnel ne passent pas inaperçus. Sous-effectifs, fatigue, salaires serrés, et pourtant, les factures, elles, grimpent. Combien de familles cherchent une place pour un parent, ou reculent devant les tarifs affichés ?
Classement des propriétaires de maisons de retraite privées en France
La réalité économique de ce secteur se lit dans le carnet mondain des grandes fortunes. Voici quelques noms et chiffres qui donnent la mesure de l’enjeu :
- 99e fortune de France : Jean François GOBERTIER (PIB Vendôme), 530 millions d’euros. Moitié du gestionnaire de l’EHPAD Domus Vi, 620 millions d’euros de chiffre d’affaires.
- 119e fortune de France : Jean-Claude MARIA (Orpéa), 435 millions d’euros. 23 % d’Orpéa, 843 millions d’euros de chiffre d’affaires.
- 121e fortune de France : Yves JOURNEL (Domus Vi), 420 millions d’euros. 30 % de DomusVi, 620 millions d’euros de chiffre d’affaires.
- 317e fortune de France : André et Pierre IMBERT (IGH), 110 millions d’euros.
- 424e fortune de France : Patrick TECHENEY et Mary FOUQUET (Colisée Heritage Group), 85 millions d’euros, 61 % du Colisée, 147 millions d’euros de chiffre d’affaires.
- 435e fortune de France : Didier MENNECHET et Philippe PEAULIER (SGMR), 75 millions d’euros.
Quand le prix mensuel dépasse le salaire médian, on comprend que le modèle ne tient qu’à force de pressions sur les familles et le personnel. L’écart est flagrant : d’un côté, les profits privés. De l’autre, des familles poussées à bout et des salariés à l’épuisement. À chaque nouvelle facture, on s’éloigne un peu plus de la promesse d’accompagnement digne.
Pour ceux qui gèrent ces résidences, c’est le jackpot. Pour les autres, la note ne cesse de grimper. Des fortunes s’accumulent tandis que la vie quotidienne, elle, s’étiole, et que les familles cherchent des solutions sans jamais les trouver vraiment.
Dans mon cas, la tutrice de ma mère, à court de ressources, s’est tournée vers l’aide sociale départementale, une aide qui paraît surtout taillée pour maintenir le système à flot, et nourrir avant tout les comptes bancaires des gestionnaires de maisons de retraite. Le département, où 80 % des habitants entrent dans les critères pour un logement social, me désigne alors comme la prochaine ressource potentielle, sans même interroger les causes profondes qui ont conduit à cette demande.
Le grand rien
Me voilà donc face à ma dette envers ma mère. L’article 207 du Code civil encadre ce type d’obligation : le juge peut exonérer le débiteur si le créancier a gravement failli à ses devoirs. Et l’article L132-6 du Code de l’action sociale et des familles ajoute : les enfants retirés de leur famille par décision judiciaire pendant au moins trois années cumulées avant 12 ans peuvent, sauf refus du juge, être dispensés d’obligation alimentaire.
J’observe ces papiers administratifs, froids et impersonnels, en songeant à la difficulté de traduire, en quelques cases et cases à cocher, un vécu que personne n’a jamais voulu nommer. Quarante ans plus tard, avec des témoins disparus, comment raconter ce qui n’a jamais été dit ? Comment faire entendre le silence des voisins, l’indifférence des services sociaux, l’absence totale de protection ? Si j’avais une fracture ou un dossier médical béton, la tâche serait simple. Mais que reste-t-il d’années d’errance, de peur et de honte ?
On répète volontiers qu’autrefois, la santé mentale ou la maltraitance infantile étaient peu prises en compte. Aujourd’hui, me direz-vous, le système a évolué, la vigilance est là…
- J’entends encore cette voisine hurler sur ses deux petites filles de quatre ans, à travers les murs.
- Je me décide à composer le 119, convaincue de la nécessité d’agir.
- Le téléphone diffuse une berceuse, une mélodie d’attente. L’attente, justement, s’éternise.
- Un opérateur décroche enfin : « Vous êtes au bon numéro, mais pour signaler, il faut passer par un professionnel. Tous sont occupés, rappelez dans une demi-heure. Nous avons 100 appels par heure, c’est la règle… »
Combien de personnes, après s’être résolues à appeler, raccrochent pour ne jamais rappeler ? J’imagine la majorité. Ce n’est pas un détail : la défaillance d’un numéro d’urgence, c’est parfois la différence entre un enfant secouru et un drame silencieux. Sur le site du 119, on trouve un formulaire, mais uniquement pour les questions hors signalement. Impossible de laisser un message si l’alerte concerne la maltraitance, il faut absolument appeler. Et au bout du fil, recommencer, attendre, s’entendre dire de rappeler plus tard… sans jamais pouvoir transmettre les informations, ni laisser de coordonnées.
J’ai tenté une seconde fois. Même discours, même attente, même fin de non-recevoir, toujours prononcés avec politesse. « Rappelez plus tard. » Voilà où mène la chaîne d’urgence : à une impasse. Pendant ce temps, que se passe-t-il derrière les portes closes ?
Je ne jette pas la pierre à l’opérateur, mais le système, lui, fabrique de la résignation. On imagine sans peine les enfants pour qui chaque minute compte, et pour qui personne ne rappellera jamais.
Et puis, qui suis-je pour soupçonner ? Peut-être que des cris répétés et violents cachent d’autres violences. Mais ce n’est pas à moi, voisine ordinaire, de mener l’enquête. Témoignage entendu ce matin sur Mastodon : même galère pour joindre le 119, même sentiment d’impuissance.
Il faudra pourtant trouver les mots. Sortir du silence, sans tout dévoiler, rassembler les rares preuves que le temps n’a pas effacées. Il faudra, coûte que coûte, raconter. Exposer, devant l’administration, l’histoire de ma mère.
Certains n’auront jamais le courage ou la force d’ouvrir la boîte de Pandore. D’autres poseront les mots, parce qu’ils n’ont plus le choix. À la fin, c’est toujours la mémoire qui fait le tri, et elle, personne ne la mettra jamais sous tutelle.

